La véracité des images // Les correspondants

mercredi 31 janvier 2024, par DSAA Brequigny

LA VÉRACITÉ DE L’IMAGE

Les Promesses, exposition Avaler les cyclones de Evariste Richer, 2023.Les Promesses, exposition Avaler les cyclones de Evariste Richer, 2023.

Il est plus connu sous le nom “Ceci n’est pas une pipe” mais ce tableau de René Magritte s’appelle en réalité La trahison des images. Il nous montre une pipe mais nous dit que ce n’est pas une pipe. René Magritte nous offre une interprétation de l’allégorie de la caverne de Platon, nous permettant d’y voir plus clair. L’œuvre est un tableau, une image, une représentation, ce que nous voulons mais pas une pipe. Celle-ci est en effet seulement la représentation que nous nous faisons d’une pipe. Si nous étendons cette vision à toutes les images, elles ne sont ni pure illusion, ni vérité totale. Or, la photographie, par son principe, se veut reproductrice de la réalité. Nous pouvons alors nous demander dans quelle mesure la photographie est-elle une retranscription objective de la réalité ?

La trahison des images, René Magritte, 1928.
La trahison des images, René Magritte, 1928.

Il convient tout d’abord de définir les termes liés à cette problématique. La véracité renvoie à ce qui est conforme à la vérité, à la réalité. Si on s’intéresse au concept de réalité, il s’agit de ce qui existe indépendamment du sujet, de ce qui n’est pas le produit de la pensée. La véracité des images renvoie ainsi à une retranscription de la réalité pure de toute interprétation ou intention de retranscription.

À l’évidence, il est souhaitable de savoir si le principe mécanique de la photographie obéit à cette véracité. Le trajet de la lumière : “au repos”, lorsque le photographe fait sa composition, la lumière entre dans l’objectif, elle est focalisée grâce aux lentilles, entre par le diaphragme vers le miroir, est reflétée vers le prisme, puis vers l’œil du photographe. Pendant le déclenchement, la lumière entre dans l’objectif, elle est focalisée grâce aux lentilles, dosée par le diaphragme et elle imprime ensuite le capteur pendant le déplacement des rideaux de l’obturateur. Finalement, la photographie induit bien une retranscription d’un instant “t”, à travers des principes physiques et chimiques. Les photons contenus dans la lumière deviennent un signal électrique qui est ensuite traité pour devenir une image.

Schéma du fonctionnement de l'appareil photo.Schéma du fonctionnement de l'appareil photo.

Une retranscription de la réalité 

La photographie se veut être une retranscription du réel. Avec l’invention de la chronophotographie en 1882, Étienne-Jules Marey nous offre une nouvelle technique photographique. Celle-ci consiste à prendre une succession de photographies, permettant alors de décomposer chronologiquement les phases d’un mouvement, qu’il soit humain ou animal, ou d’un phénomène physique, trop brefs pour être observés convenablement à l’œil nu. Dans l’Escrimeur, le scientifique nous montre la véritable nature physique du mouvement. Bien que la réalité soit capturée, nous pouvons nous interroger sur la valeur esthétique de la vérité. Selon Howard S. Becker, “il est clair pour [lui] que, même si l’image est placée dans le champ de l’“art” et pas dans celui de la “science”, ceux qui la regardent se demandent malgré tout si l’on peut dire que ce qu’ils voient est “vrai”, quel que soit le sens que l’on accorde à ce mot. Par conséquent, il reste à explorer l’usage de la “vérité” à travers un prisme subjectif.”

Escrimeur, Étienne-Jules Marey, 1890.Escrimeur, Étienne-Jules Marey, 1890.

La sémiotique des images

Pour comprendre l’influence que peut avoir l’interprétation d’une image, il est nécessaire de comprendre les différents niveaux de lecture d’une image. Saussure nous livre une lecture linguistique. Selon lui, les signifiés linguistiques sont conceptuels. Ce sont les représentations mentales liées aux signifiants, c’est-à-dire aux formes graphiques et acoustiques d’un signe linguistique. Barthes élargit d’ailleurs les concepts de Saussure. Ces signifiés incluent les significations culturelles et symboliques qui émergent de l’interaction des signes avec leur contexte. Les signifiés de Barthes ont une dimension symbolique. On peut cependant ajouter un troisième champs. Le signe peut se référer à une matérialité du monde, à un événement ou à une action dont l’image fait la représentation. On appellerait donc cette caractéristique, un référent (réalité physique ou conceptuelle du monde). Par exemple, dans le cas de la photographie Torse de femme de Nodjima. Le signifié (le concept), c’est une belle femme.

Cette perception peut changer en fonction de chaque spectateur, ainsi l’adjectif ‘belle’ renvoie au concept de beauté, celui-ci est subjectif dépendent entre autre, des codes culturels de chacun (les canons de beauté changent en fonction des époques et des lieux par exemple). Le signifiant (face matérielle perçue) : c’est la reproduction imprimée de la photographie d’une femme. Le référant (réalité physique, événement, action) : c’est une femme se peignant les cheveux en 1930. L’interprétation d’une image est donc propre à chacun·e et fait appel à de nombreux facteurs dont les codes culturels, marquant ainsi la lecture d’une image. La réalité ou la véracité perçue est donc une lecture personnelle. Néanmoins, d’autres facteurs sur notre compréhension de l’image rentrent en jeu.

Torse de femme, Nojima, 1985.Torse de femme, Nojima, 1985.

La partialité des images

Outre les codes culturels, la notion de cadre suggère également une certaine subjectivité puisque l’individu choisit de capturer la réalité sous un certain angle, obstruant ainsi la vérité totale. Nous pouvons donc remettre en question la véracité des images. Il s’agit en effet d’une vision fragmentée du sujet photographié. En prenant une photographie, l’individu fait inconsciemment un choix, une interprétation de sa réalité. Dans Les Promesses, Evariste Richer nous montre cette partialité. La série de photographies, au format de cartes postales, dépeint des chaînes montagneuses très colorées en guise de décors. Il s’agit de vues du parc géologique Zhangye Danxia en Chine, collectées sur internet. L’artiste a réalisé un photomontage en incrustant dans le champ de l’image sa main tenant un nuancier Kodak, rendant ainsi visible la falsification des couleurs. Un mystère demeure autour de ces hauteurs puisque ces photographies sont les seules indices de leur existence et pour autant, nous pouvons nous questionner sur la véracité de celles-ci. Le gouvernement chinois interdit en effet la prise de vue de cet environnement. Cela donne donc lieu à une vision imposée. Cette œuvre invite à nous interroger sur la fiabilité des sources.

Les Promesses, exposition Avaler les cyclones de Evariste Richer, 2023.Les Promesses, exposition Avaler les cyclones de Evariste Richer, 2023.

L’instrumentalisation des images

En effet, au cours de l’histoire, la manipulation de différents facteurs précédemment vus, comme le cadre ou l’exploitation de codes symboliques permet une utilisation des images pour promouvoir, déformer ou dénoncer une réalité. La photographie, La violente histoire des Olympiades populaires de 1936, fait partie d’une campagne de propagande du Reich. On sait que cette photographie est issue d’une réflexion quasi chorégraphique. La perspective, le cadre et les figurants sont tous assidûment placés afin d’influencer l’interprétation faite de l’image. Les codes utilisés transmettent une vision unifiée et fière d’un pays à travers la jeunesse hitlérienne et le décor mis en place. On peut aussi penser que l’Allemagne est un pays ouvert et accueillant à travers l’accueil de la flamme olympique, symbole d’une unification mondiale. Les images peuvent donc être manipulées à travers la maîtrise de la sémiotique.On peut se demander si d’autres paramètres permettent de manipuler une image.

La violente histoire des Olympiades populaires, anonyme, 1936.La violente histoire des Olympiades populaires, anonyme, 1936.

La manipulation des images

Qu’une photographie soit le résultat d’une prise de vue simple, d’une prise de vue retouchée, voire même d’un montage, il n’y a aucune différence de principe. La photographie n’est qu’une représentation, l’expression de quelque chose de propre à son·sa auteur·rice. La photographie est dite “réelle” et les techniques de trucage et de retouche photo reviennent à “transformer la réalité”. Dans Les Promesses, Evariste Richer remet en question la véracité des images, qu’elles soient artistiques, touristiques ou encore politiques. À partir de son photomontage, l’œuvre invite à nous questionner sur la fabrication des images et l’illusion du réel à l’heure du numérique et de l’intelligence artificielle. L’idée sous-jacente que les techniques de retouche et de photomontage permettent de “manipuler” la réalité, de tricher et de “mentir”. Celles-ci reposent donc sur une conscience inexacte de ce qu’est la photographie. Il appartient ainsi à l’individu qui perçoit toute expression quelle qu’elle soit d’avoir une capacité de jugement suffisante, c’est-à-dire une raison, afin de ne pas être “manipulés”, “dupés”.

Pour conclure, le seul moyen d’avoir une vision complète et véritable d’une image est d’avoir une vision complète des éléments gravitant autour du fait représenté. On peut illustrer cette vision avec l’œuvre One and three chairs de Joseph Kosuth. Pour comprendre parfaitement un fait il faut voir l’objet réel qui est représenté, son image et sa définition, c’est-à-dire la détermination précise et concrète des caractères distinctifs du fait. Il semble également important d’analyser les symboles présents et la symbolique des images afin de repérer la volonté de l’auteur.

One and three chairs, Joseph Kosuth, 1965.One and three chairs, Joseph Kosuth, 1965.

D’autres sortes d’images peuvent retranscrire un fait réel. C’est le cas du Monde foudroyé. Cette aquarelle de grand format représente une carte du monde dont les nuances de couleurs révèlent le nombre d’impacts de foudre sur la terre au km² par an. Le nuancier de couleurs qui accompagne la carte rappelle celui du spectre lumineux. L’artiste utilise ici des données scientifiques, les retranscrivant à travers un médium qui lui est propre : l’aquarelle. L’œuvre est d’ailleurs accompagnée d’un cartel expliquant le contexte de celle-ci. Bien que cette peinture soit de l’ordre de l’art, elle permet tout de même d’illustrer des données tangibles, devenant ainsi proche d’une certaine véracité.

Le monde foudroyé, exposition Avaler les cyclones de Evariste Richer, 2023Le monde foudroyé, exposition Avaler les cyclones de Evariste Richer, 2023.

Sources

Art Shortlist. (s. d.). Focus sur une œuvre : La trahison des images de René Magritte.
Bordron, J. (2017). Chapitre 1. La question de la vérité dans le contexte de l’image. Presses universitaires.
Bordron, J. (2013). Image et vérité. Actes sémiotiques.
Gayet, L., & Baldacchino, J. (2016, août 28). La trahison des images de René Magritte. France Inter.
Jeanneney, J., Guérout, J., & Mandelbaum, Y. (2018, 13 octobre). L’image comme preuve, l’image comme mensonge. France Culture.
Journet, N. (2016, 7 avril). Vérité et illusion de l’image. Sciences Humaines.
Joseph Kosuth. Histoire de l’art. Eklablog.
Justine. (2023, 29 septembre). Signifiant / signifié : Saussure vs Barthes. Visualdsgn. visualdsgn.

             Texte : Gruber Anaïs et Lhériau Linna

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